Paris, le 29 octobre 2026
Monsieur le Ministre,
Samedi 24 octobre, en marge des manifestations, des groupuscules d’extrême droite s’en sont pris à des manifestants pacifiques dans au moins une dizaine de villes. Partout, le même mode opératoire : des groupes d’une vingtaine d’hommes, souvent masqués et identifiables à un brassard ou un foulard blanc, se présentant comme protecteurs des commerces, allant au contact des cortèges puis se repliant derrière les forces de l’ordre.
À Montpellier, un tel groupe, aperçu en train de discuter avec les forces de l’ordre place de la Comédie, est allé vers 16 heures au contact des manifestants rue de la Loge. Coups et projectiles ont été échangés sans réaction des forces de l’ordre, derrière lesquelles le groupe s’est ensuite réfugié. Les CRS ne sont intervenus que lorsque des manifestants ont riposté, en chargeant ces derniers. Le maire de Montpellier a parlé d’une « milice d’extrême droite ».
À Nancy, une vingtaine de membres du groupe « Les Templiers de Nancy », masqués et porteurs de brassards blancs, ont jeté des projectiles sur le cortège intersyndical rue du Pont-Mouja, avant de se replier derrière les forces de l’ordre, qui sont alors
intervenues en direction des manifestants.
À Rouen, une dizaine d’hommes ont roué de coups un manifestant en plein centre- ville ; d’autres manifestants ont été pourchassés sous des jets de bouteilles par des individus dont certains étaient armés de couteaux. Le groupe est reparti en entonnant des chants identitaires, sans qu’aucune interpellation n’ait eu lieu. À Clermont-Ferrand, des individus vêtus de noir ont envahi la terrasse d’un café pour y faire des saluts nazis. À Nice, où l’on compte au moins trois blessés, onze militants d’ultradroite ont été interpellés.
La justice commence à se saisir de ces agressions. À Rouen, une enquête pour violences aggravées a été ouverte ; d’autres l’ont été à Montpellier, à Nice et à Dijon. Le maire et la préfète de l’Hérault ont saisi le procureur de Montpellier ; à Nancy, la
sénatrice Silvana Silvani a fait de même au titre de l’article 40 du code de procédure pénale. Je m’en félicite, mais la réponse judiciaire ne saurait dispenser l’État de rendre des comptes sur la protection qu’il doit aux cortèges déclarés.
Ces violences étaient annoncées. Le matin même du 24 octobre, la cellule investigation de Radio France révélait que des militants d’ultradroite s’organisaient sur TikTok, Discord et Telegram pour descendre dans la rue, certains évoquant ouvertement de venir armés de poings américains, de matraques ou de couteaux. À Nancy, « Les Templiers » annonçaient leur venue sur Instagram depuis une semaine, avec l’objectif affiché d’aider les forces de l’ordre à « réguler les manifestants ». Selon Radio France, votre ministère redoutait déjà de voir l’ultradroite s’ériger en défenseur des commerçants. Comment, dans ces conditions, ces groupes ont-ils pu agir sans être tenus à l’écart des cortèges ?
Vous avez vous-même reconnu, samedi soir, la présence de militants d’ultradroite cherchant l’affrontement, en qualifiant ce fait de première dans une manifestation. Vous avez fait état de 150 manifestants blessés. Vous affirmez aujourd’hui que la police n’a « à aucun moment » protégé ces groupes, et votre ministère assure que les forces de l’ordre sont « généralement intervenues ». Mais la préfecture de Meurthe-et-Moselle admet elle-même que ces militants n’ont pas été systématiquement interpellés, et les images de Montpellier, Nancy, Rouen et Clermont-Ferrand montrent des agresseurs repartis sans être inquiétés. Ce décalage nourrit chez nos concitoyens le sentiment d’un traitement inégal des violences selon leur origine politique.
C’est pourquoi je vous demande de :
– Rendre public un bilan précis, ville par ville, des violences imputables à des militants d’extrême droite le 24 octobre : nombre de victimes, interpellations et suites judiciaires ;
– Expliquer comment ces groupes, pour la plupart connus et suivis par les services de renseignement, ont pu approcher et attaquer les cortèges alors que leurs intentions, y compris le port d’armes, étaient publiquement connues avant la journée, pourquoi ils ont pu se replier derrière les forces de l’ordre à Montpellier et à Nancy, et pourquoi aucun des agresseurs de Rouen
n’a été interpellé sur le moment ;
– De me faire connaître, avant la prochaine journée de mobilisation, les mesures concrètes que vous entendez prendre pour prévenir ces attaques.Votre demande aux préfets de saisir la justice des groupes constitués en vue de commettre des violences est un premier pas, mais elle intervient après les faits. J’attends en particulier :
○ une surveillance et un signalement immédiat à la justice des appels publiés en ligne à « réguler » les manifestants ou à les affronter, dès leur diffusion ;
○ des arrêtés préfectoraux interdisant la présence de ces groupes aux abords des cortèges, assortis de contrôles en amont, notamment pour port d’arme et groupement en vue de commettre des violences ;
○ une consigne claire aux forces de l’ordre : interpeller les agresseurs sur le fait, ne jamais laisser un groupe masqué ou armé se replier derrière leurs lignes, et refuser tout concours de prétendus groupes d’autodéfense ;
○ l’association des organisateurs et de leurs services d’ordre à la préparation des dispositifs, avec communication des risques identifiés ;
D’engager, sur le fondement de l’article L. 212-1 du code de la sécurité intérieure, les procédures de dissolution visant les groupements dont la participation à ces violences serait établie ;
De veiller à ce que toutes les plaintes des victimes soient enregistrées et suivies avec la diligence qui s’impose. Le droit de manifester n’est pas négociable. Il appartient à l’État de garantir que nul ne soit frappé dans la rue pour avoir exprimé pacifiquement ses opinions.
Dans l’attente de votre réponse, je vous prie d’agréer, Monsieur le Ministre,
l’expression de ma haute considération.
Olivier Faure
Premier secrétaire du Parti socialiste,
Député de Seine-et-Marne